La politique française traverse une période historique de bouleversements et d'incertitudes. Depuis l'annonce de la dissolution de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron le 9 juin 2024, le paysage politique s'est profondément transformé. Cette séquence inédite a plongé la France dans une effervescence politique caractérisée par des alliances improbables, des retournements de situation et une reconfiguration complète des forces en présence. Les conséquences institutionnelles, électorales et économiques de cette période tumultueuse continuent de façonner l'avenir du pays, tandis que des décisions cruciales doivent être prises dans un contexte de fragmentation politique sans précédent.
La dissolution de l'assemblée nationale et ses répercussions institutionnelles
La dissolution de l'Assemblée nationale représente l'un des mécanismes constitutionnels les plus puissants à la disposition du président de la République. Cet acte fort, déclenché par Emmanuel Macron au soir des élections européennes, a provoqué une onde de choc dans l'ensemble des institutions françaises. La décision présidentielle, motivée par les résultats catastrophiques de son parti Renaissance lors du scrutin européen, a immédiatement engendré une reconfiguration du jeu politique et institutionnel.
Cette dissolution s'inscrit dans une tradition constitutionnelle particulière de la Ve République, mais ses modalités et son contexte la distinguent nettement des précédents historiques. Contrairement aux dissolutions stratégiques opérées par le général de Gaulle en 1962 ou par Jacques Chirac en 1997, celle de 2024 intervient dans un contexte de forte impopularité présidentielle et sans garantie de succès électoral pour le camp présidentiel.
Les conséquences institutionnelles immédiates ont été multiples : interruption brutale des travaux parlementaires en cours, impossibilité d'adopter des textes législatifs attendus, et mise en suspens de nombreux projets de réforme. Cette situation a également provoqué un ralentissement significatif de l'action publique pendant plusieurs semaines, créant un vide temporaire dans le fonctionnement normal des institutions.
Chronologie des événements depuis l'annonce d'emmanuel macron le 9 juin 2024
Le 9 juin 2024, à 20h15, Emmanuel Macron annonce la dissolution de l'Assemblée nationale dans une allocution télévisée, quelques heures après les résultats des élections européennes qui placent le Rassemblement National largement en tête. Cette décision, qualifiée de "coup de poker" par certains analystes, prend de court l'ensemble de la classe politique. Dès le lendemain, le 10 juin, le décret de dissolution est publié au Journal officiel, officialisant la convocation des électeurs pour les 30 juin et 7 juillet.
Entre le 11 et le 16 juin, les différentes forces politiques entament des négociations intenses pour constituer des alliances électorales. La gauche parvient rapidement à s'unir sous la bannière du Nouveau Front Populaire, tandis que le camp présidentiel tente de rassembler les forces centristes. Le dépôt des candidatures se clôture le 16 juin, révélant une configuration inédite avec plus de triangulaires et de quadrangulaires en perspective que lors des précédentes législatives.
La campagne électorale officielle débute le 17 juin, avec un temps médiatique strictement encadré. Le premier tour se tient le 30 juin, plaçant le Nouveau Front Populaire en tête des suffrages, suivi du Rassemblement National et d'Ensemble pour la République. Les désistements et les tractations entre les deux tours créent une dynamique défavorable à l'extrême droite. Le second tour, le 7 juillet, aboutit à une Assemblée nationale fragmentée en trois blocs, sans majorité absolue.
Analyse des précédents historiques : comparaison avec les dissolutions de 1962, 1968 et 1997
La dissolution de 2024 présente des caractéristiques singulières lorsqu'on la compare aux précédents historiques de la Ve République. En 1962, le général de Gaulle dissout l'Assemblée après avoir été censuré, cherchant à renforcer sa légitimité populaire face à l'opposition parlementaire. Sa stratégie s'avère payante puisque les gaullistes obtiennent une large majorité. En 1968, dans un contexte de crise sociale majeure, la dissolution permet également au pouvoir en place de remporter une victoire écrasante et de mettre fin à la contestation.
La dissolution de 1997, initiée par Jacques Chirac, constitue un précédent plus problématique pour l'exécutif actuel. Anticipant la fin naturelle de la législature d'un an, le président avait alors subi un échec cuisant, devant cohabiter avec un gouvernement socialiste dirigé par Lionel Jospin. La dissolution de 2024 semble davantage s'apparenter à ce scénario, avec un président prenant un risque considérable dans un contexte d'impopularité.
Une différence majeure réside toutefois dans la configuration politique résultante. Contrairement à 1997 où une alternance claire s'est dessinée, les élections de 2024 ont abouti à une Assemblée nationale tripartite, sans majorité absolue pour aucun des blocs, créant une situation d'instabilité institutionnelle sans véritable précédent sous la Ve République.
Mécanismes constitutionnels de l'article 12 et leurs implications concrètes
L'article 12 de la Constitution française confère au président de la République le pouvoir de dissoudre l'Assemblée nationale après consultation du Premier ministre et des présidents des assemblées. Cette prérogative, considérée comme l'une des "armes" majeures du chef de l'État dans le système semi-présidentiel français, lui permet théoriquement de résoudre une crise politique ou d'obtenir une majorité plus favorable.
Concrètement, la dissolution entraîne plusieurs conséquences immédiates : la fin du mandat de tous les députés, l'organisation d'élections législatives dans un délai de 20 à 40 jours, et l'impossibilité pour le président de procéder à une nouvelle dissolution dans l'année qui suit. Cette dernière disposition constitue une limitation importante du pouvoir présidentiel dans le contexte actuel, puisqu'Emmanuel Macron ne pourra pas dissoudre à nouveau l'Assemblée avant juillet 2025, même en cas de blocage institutionnel majeur.
La mise en œuvre de l'article 12 a également révélé certaines ambiguïtés constitutionnelles, notamment concernant le statut du gouvernement pendant la période transitoire. Si le Premier ministre et son gouvernement restent en fonction pour gérer les affaires courantes, leur légitimité politique se trouve considérablement affaiblie, créant une situation de flottement institutionnel jusqu'à la nomination d'un nouveau gouvernement.
L'article 12 de la Constitution offre au président un levier puissant mais à double tranchant. Son utilisation téméraire peut transformer une difficulté politique en crise institutionnelle majeure, comme l'histoire récente vient de le démontrer.
Réactions des institutions françaises : conseil constitutionnel et sénat
Face à cette situation exceptionnelle, les institutions françaises ont dû s'adapter rapidement pour garantir la continuité de l'État. Le Conseil constitutionnel, garant du respect de la Constitution, a validé la procédure de dissolution sans émettre de réserves particulières, confirmant la régularité formelle de la décision présidentielle. Son rôle s'est ensuite concentré sur la surveillance du processus électoral et la validation des résultats.
Le Sénat, chambre parlementaire non concernée par la dissolution en raison de son renouvellement par tiers tous les trois ans, a joué un rôle stabilisateur dans cette période d'incertitude. Sous l'impulsion de son président, Gérard Larcher, la chambre haute a poursuivi ses travaux et s'est positionnée comme un acteur institutionnel de premier plan, rappelant régulièrement la nécessité de préserver les équilibres constitutionnels.
Cette crise politique a également mis en lumière le rôle du Conseil d'État et des autres juridictions administratives, sollicités pour trancher diverses questions liées à l'organisation des élections et à la continuité des services publics. L'ensemble de ces institutions a démontré une certaine résilience face à une situation politique inédite, contribuant à maintenir le fonctionnement de l'État malgré les turbulences politiques.
La campagne électorale législative éclair : stratégies et enjeux
La campagne électorale pour les législatives anticipées s'est caractérisée par son exceptionnelle brièveté, sa virulence et son intensité. En à peine trois semaines, les forces politiques ont dû élaborer des stratégies, sélectionner des candidats, nouer des alliances et déployer des argumentaires dans un contexte d'urgence absolue. Cette configuration atypique a fortement influencé les dynamiques politiques et les résultats du scrutin.
La rapidité du calendrier a favorisé les formations politiques déjà bien structurées et disposant d'une implantation territoriale solide. À l'inverse, les partis en phase de reconstruction ou disposant de moyens limités ont été particulièrement désavantagés par ce tempo accéléré. Les candidats investis tardivement n'ont parfois eu que quelques jours pour se faire connaître des électeurs et présenter leur programme.
Cette campagne éclair a également modifié les modes de communication politique traditionnels. Face à l'impossibilité d'organiser de nombreuses réunions publiques ou de déployer une présence terrain extensive, les réseaux sociaux et les médias audiovisuels ont joué un rôle prépondérant. La viralité des contenus et la capacité à générer des moments médiatiques forts sont devenues des facteurs décisifs dans cette course contre la montre électorale.
Configuration des nouvelles alliances politiques : NUPES, front populaire et renaissance
La dissolution a provoqué un bouleversement complet du paysage politique français, forçant les différentes formations à repenser leurs alliances dans l'urgence. La gauche, malgré des divergences profondes notamment sur les questions internationales, est parvenue à reconstituer une coalition sous la bannière du Nouveau Front Populaire, réunissant La France Insoumise, le Parti Socialiste, les Écologistes et le Parti Communiste. Cette alliance, négociée en un temps record, a permis d'éviter l'éparpillement des candidatures et de maximiser les chances de qualification au second tour.
Le camp présidentiel, regroupé sous l'étiquette "Ensemble pour la République", a tenté d'élargir sa base en intégrant des personnalités venues de la droite modérée et de la société civile. Cette stratégie d'ouverture s'est toutefois heurtée à des résistances locales et à la difficulté de construire un discours cohérent entre des sensibilités politiques parfois éloignées.
À droite, la situation s'est avérée particulièrement complexe. Les Républicains, déjà affaiblis par les précédents scrutins, se sont divisés entre ceux souhaitant maintenir une ligne d'indépendance et ceux prônant une alliance avec le camp présidentiel face à la menace de l'extrême droite. Le Rassemblement National, fort de son score aux européennes, a choisi de présenter des candidats dans l'ensemble des circonscriptions, tout en nouant une alliance avec Reconquête, le mouvement d'Éric Zemmour.
Cartographie des circonscriptions décisives et dynamiques territoriales
L'analyse géographique du scrutin révèle des dynamiques territoriales contrastées qui ont façonné le résultat final. Les zones urbaines et périurbaines se sont majoritairement tournées vers les candidats du Nouveau Front Populaire, particulièrement dans les métropoles et leurs périphéries immédiates. Paris, Lyon, Marseille, Lille ou Nantes ont ainsi vu triompher les candidats de gauche dans une large majorité des circonscriptions.
Les territoires ruraux et les villes moyennes ont constitué les bastions du Rassemblement National, poursuivant une tendance observée depuis plusieurs années. La "diagonale du vide", traversant la France du Nord-Est au Sud-Ouest, s'est largement teintée des couleurs de l'extrême droite, témoignant d'un sentiment d'abandon ressenti par ces territoires.
Le camp présidentiel a principalement résisté dans l'Ouest de la France, notamment en Bretagne et dans les Pays de la Loire, ainsi que dans certaines circonscriptions aisées des grandes agglomérations. Cette géographie électorale dessine une France politique fragmentée, où les clivages territoriaux se superposent désormais aux traditionnelles divisions idéologiques.
Les circonscriptions particulièrement disputées, souvent remportées avec des écarts très faibles, se sont concentrées dans les zones périurbaines et les villes moyennes, là où les trois blocs politiques se retrouvaient en situation de forte concurrence. Ces territoires charnières ont joué un rôle déterminant dans la configuration finale de l'Assemblée nationale.
Thématiques dominantes : pouvoir d'achat, immigration et transition écologique
Malgré la brièveté de la campagne, plusieurs thématiques majeures ont structuré les débats entre les candidats. Le pouvoir d'achat a incontestablement dominé les préoccupations des électeurs, dans un contexte d'inflation persistante et de tensions sur le marché de l'énergie. Les propositions concernant la revalorisation des salaires, le contrôle des prix ou la fiscalité ont occupé une place centrale dans les programmes des différentes formations.
L'immigration s'est également imposée comme un sujet clivant, particulièrement mis en avant par le Rassemblement National qui en a fait l'un des axes principaux de sa campagne. Les questions de sécurité, souvent associées à cette thématique dans les discours politiques, ont également été largement débattues, reflétant les inquiétudes d'une partie significative de l'électorat.
La transition écologique a constitué un troisième axe majeur, porté principalement par la gauche mais également présent dans les discours des autres formations, bien qu'avec des approches différentes. Les enjeux liés au changement climatique, à la planification écologique ou à la transition énergétique ont révélé des visions contrastées du futur modèle économique et social français.
D'autres thématiques comme les services publics, l'éducation, la santé ou les retraites ont également été abordées, souvent en lien avec la question du pouvoir d'achat. La campagne a ainsi reflété une société française préoccupée par son quotidien immédiat tout autant que par les grands défis de long terme.
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Rôle des sondages et méthodologies prédictives dans un contexte d'incertitude
Dans cette campagne éclair, les instituts de sondage ont joué un rôle déterminant, bien que particulièrement délicat à assumer. Face à une situation politique inédite et des alliances formées dans l'urgence, les méthodologies traditionnelles ont montré leurs limites. Les panels classiques, construits sur des comportements électoraux relativement stables, ont dû être rapidement adaptés pour tenir compte de la volatilité accrue des intentions de vote et des consignes de désistement entre les deux tours.
Les difficultés méthodologiques se sont principalement manifestées dans la projection en sièges, rendue extrêmement complexe par la multiplicité des configurations locales et l'impact des désistements. La marge d'erreur, habituellement de 2 à 3 points pour les intentions de vote nationales, s'est considérablement élargie lorsqu'il s'agissait d'estimer la répartition finale des sièges à l'Assemblée nationale. Plusieurs instituts ont d'ailleurs préféré présenter des fourchettes très larges plutôt que de risquer des prédictions précises.
L'utilisation croissante des méthodologies prédictives basées sur l'intelligence artificielle et l'analyse des données massives (big data) a partiellement compensé ces limites. En intégrant des variables comportementales issues des réseaux sociaux, des recherches en ligne et des configurations électorales historiques, certains modèles sont parvenus à anticiper avec une précision relative les dynamiques territoriales spécifiques. Ces approches innovantes, combinant données traditionnelles et indicateurs alternatifs, préfigurent probablement l'évolution future des outils de prévision électorale.
Les sondages sont devenus non seulement des outils de mesure, mais aussi des acteurs de la campagne, influençant les comportements stratégiques des électeurs confrontés à un choix complexe dans un système électoral à deux tours.
L'impact des résultats des élections européennes sur le paysage politique français
Les élections européennes du 9 juin 2024 ont constitué un véritable séisme politique dont les répliques ont bouleversé l'ensemble du paysage institutionnel français. Avec 31,5% des suffrages, le Rassemblement National a confirmé son ancrage comme première force politique du pays, creusant un écart considérable avec la liste Renaissance du président Macron, limitée à 14,6%. Ce résultat catastrophique pour le camp présidentiel a directement précipité la décision de dissolution, transformant un scrutin traditionnellement intermédiaire en détonateur d'une crise politique majeure.
L'effondrement du bloc central a révélé la fragilité du socle électoral macroniste, largement composé d'électeurs modérés et pragmatiques plus que d'adhérents convaincus à un projet politique clairement identifié. La stratégie du "en même temps", qui avait permis à Emmanuel Macron de rassembler au-delà des clivages traditionnels en 2017 et 2022, semble avoir atteint ses limites dans un contexte de polarisation croissante. L'électorat centriste s'est fragmenté entre abstention et votes pour des formations plus clairement positionnées sur l'échiquier politique.
Le score substantiel de la liste PS-Place Publique dirigée par Raphaël Glucksmann (13,8%) a également joué un rôle crucial dans la reconfiguration ultérieure des forces de gauche. En démontrant la résilience d'une gauche sociale-démocrate européenne et modérée, ce résultat a renforcé la position du Parti Socialiste dans les négociations pour la constitution du Nouveau Front Populaire, permettant un certain rééquilibrage face au poids de La France Insoumise qui avait dominé la NUPES lors des législatives de 2022.
Scénarios post-électoraux et gouvernabilité de la france
L'Assemblée nationale issue des élections législatives de juillet 2024 présente une configuration inédite sous la Ve République, avec trois blocs de taille comparable et aucune majorité absolue atteignable sans des alliances contre-nature. Cette situation a ouvert la voie à une période d'incertitude institutionnelle et politique dont les conséquences se font encore sentir aujourd'hui. Les différents scénarios de gouvernabilité explorés depuis lors révèlent la difficulté d'adapter un système institutionnel conçu pour dégager des majorités claires à une réalité politique fragmentée.
La nomination d'un Premier ministre et la constitution d'un gouvernement stable représentent les premiers défis majeurs de cette configuration. Face à l'impossibilité de dégager une majorité parlementaire cohérente, plusieurs options ont été envisagées : gouvernement technique limité à la gestion des affaires courantes, gouvernement de coalition transcendant les clivages traditionnels, ou gouvernement minoritaire s'appuyant sur des majorités variables selon les textes. Chacune de ces formules présente des fragilités intrinsèques et se heurte à la polarisation croissante du débat public.
La capacité à faire adopter des lois, et notamment les textes budgétaires annuels, constitue le deuxième enjeu fondamental. Si les procédures parlementaires offrent certains outils pour surmonter les blocages, comme le recours à l'article 49.3 de la Constitution, leur utilisation répétée dans un contexte de forte contestation risque d'affaiblir davantage la légitimité du pouvoir exécutif et d'accentuer la crise de défiance envers les institutions.
Hypothèses de cohabitation et leurs conséquences sur l'exécutif
La notion traditionnelle de cohabitation, telle qu'expérimentée à trois reprises sous la Ve République (1986-1988, 1993-1995, 1997-2002), suppose une opposition claire entre un président issu d'un camp politique et un gouvernement soutenu par une majorité parlementaire du camp adverse. La configuration actuelle, avec trois blocs d'importance comparable, complexifie considérablement cette équation et exige de repenser les modalités d'exercice du pouvoir exécutif.
Une première hypothèse explorait la nomination d'un Premier ministre issu du Nouveau Front Populaire, premier bloc en nombre de sièges mais très loin de la majorité absolue. Cette configuration aurait placé Emmanuel Macron face à un chef de gouvernement opposé à la plupart de ses orientations politiques, tout en confrontant ce dernier à l'impossibilité de faire adopter ses réformes sans le soutien ponctuel d'autres forces politiques. Cette forme de "cohabitation conflictuelle" aurait probablement conduit à une paralysie rapide des institutions.
Une seconde hypothèse concernait la formation d'un gouvernement de coalition entre le centre macroniste et des éléments de la droite républicaine. Ce scénario, théoriquement plus compatible avec les orientations présidentielles, se heurtait néanmoins à l'insuffisance numérique de cette alliance et aux divergences profondes entre les deux formations sur plusieurs sujets majeurs. Cette "cohabitation consentie mais minoritaire" aurait maintenu l'exécutif sous la menace permanente d'une motion de censure.
Finalement, c'est une troisième voie qui semble se dessiner avec une forme inédite de gouvernement technique ou d'union nationale, visant à gérer les affaires courantes et à faire adopter les textes budgétaires indispensables. Cette configuration bouleverse les équilibres traditionnels de la Ve République et pose la question de la relation entre le président, théoriquement garant des institutions et définisseur des grandes orientations, et un Premier ministre dont la légitimité repose davantage sur sa capacité à construire des compromis que sur l'expression d'une majorité parlementaire claire.
Procédures parlementaires en cas de majorité relative ou de blocage institutionnel
Face à l'absence de majorité absolue, le système institutionnel français dispose de plusieurs mécanismes destinés à éviter la paralysie complète. L'article 49.3 de la Constitution, permettant au gouvernement d'engager sa responsabilité pour faire adopter un texte sans vote, représente l'outil le plus connu et le plus controversé. Limité depuis 2008 aux projets de loi de finances et de financement de la sécurité sociale, ainsi qu'à un texte par session parlementaire, il offre une solution de dernier recours pour surmonter les blocages sur les textes essentiels à la continuité de l'État.
D'autres procédures comme le vote bloqué (article 44.3) ou le recours aux ordonnances (article 38) permettent également à l'exécutif de contourner partiellement l'obstacle d'une Assemblée fragmentée. Toutefois, leur utilisation excessive risque d'alimenter les critiques sur le caractère "autoritaire" du régime et d'approfondir la défiance des citoyens envers les institutions. La recherche de compromis parlementaires, bien que plus complexe et chronophage, apparaît comme une voie plus légitime mais incertaine dans le contexte actuel.
L'expérience des mois écoulés depuis les élections montre une utilisation plus fréquente de procédures alternatives comme les motions de rejet préalable ou les amendements de suppression, visant à bloquer l'avancement des textes gouvernementaux. Le règlement intérieur de l'Assemblée nationale, conçu pour organiser les débats dans un cadre majoritaire, peine à s'adapter à cette nouvelle configuration et pourrait nécessiter des ajustements pour fluidifier le travail parlementaire sans sacrifier le débat démocratique.
Précédents internationaux : leçons des systèmes parlementaires européens similaires
L'actuelle situation française, bien qu'inédite dans le cadre de la Ve République, trouve des parallèles dans plusieurs démocraties européennes régulièrement confrontées à des parlements fragmentés. L'Italie, avec son histoire de gouvernements de coalition instables et éphémères, illustre les défis d'une gouvernance en l'absence de majorité claire. Le recours fréquent à des techniciens ou à des personnalités consensuelles comme chefs de gouvernement (Mario Draghi, Mario Monti) constitue une réponse ponctuelle aux crises, sans toutefois résoudre les problèmes structurels du système politique.
Le modèle allemand, caractérisé par une culture politique du compromis et des coalitions formalisées par des contrats précis, offre une alternative plus stable mais difficilement transposable dans le contexte politique français actuel. La "grande coalition" entre conservateurs et sociaux-démocrates, expérimentée à plusieurs reprises en Allemagne, suppose en effet une proximité idéologique minimale entre les forces en présence, condition qui semble peu réaliste dans la France polarisée d'aujourd'hui.
L'Espagne et le Portugal fournissent des exemples plus récents de gouvernements minoritaires fonctionnant avec des soutiens parlementaires variables selon les textes. Ce modèle de "gouvernement à géométrie variable" nécessite toutefois une culture politique du compromis et une certaine discipline parlementaire qui font parfois défaut dans le contexte français, où l'opposition systématique au pouvoir en place reste souvent considérée comme plus rentable électoralement que la recherche de compromis perçus comme des renoncements.
Calendrier politique et défis législatifs immédiats pour la nouvelle assemblée
La nouvelle Assemblée nationale doit faire face à un calendrier législatif particulièrement chargé, dominé par l'urgence de l'adoption des textes budgétaires pour 2025. La loi de finances et la loi de financement de la sécurité sociale, textes fondamentaux pour le fonctionnement de l'État, doivent théoriquement être adoptés avant la fin de l'année civile. Cette contrainte temporelle, combinée à la fragmentation politique, place les institutions dans une situation particulièrement délicate.
Au-delà de l'enjeu budgétaire immédiat, plusieurs dossiers législatifs majeurs attendent des réponses : la poursuite des réformes engagées dans le domaine de l'éducation, la question sensible de la fin de vie, les mesures liées à la transition écologique ou encore la révision des règles d'immigration. Sur chacun de ces sujets, les lignes de fracture entre les différents blocs parlementaires apparaissent profondes, rendant improbable l'émergence de majorités stables sans compromis significatifs.
La question du maintien des engagements internationaux de la France, notamment en matière budgétaire dans le cadre européen, constitue un autre défi majeur. Le retour programmé des règles européennes de discipline budgétaire, après leur suspension pendant la crise sanitaire, impose des contraintes supplémentaires dans un contexte d'endettement croissant. La crédibilité internationale de la France pourrait être affectée par une instabilité politique prolongée ou par l'incapacité à adopter des trajectoires financières claires et crédibles.
Enjeux internationaux et européens dans ce contexte d'instabilité politique
L'instabilité politique française survient dans un contexte international particulièrement tendu, marqué par la persistance du conflit russo-ukrainien, les tensions au Moyen-Orient, et une reconfiguration profonde des équilibres géopolitiques mondiaux. Cette situation soulève des interrogations légitimes sur la capacité de la France à maintenir son influence diplomatique et à défendre efficacement ses intérêts stratégiques dans un tel contexte d'incertitude interne.
Au niveau européen, les conséquences de cette crise politique sont particulièrement significatives. Deuxième économie de l'Union et partenaire historique de l'Allemagne dans la construction européenne, la France voit sa capacité d'impulsion et de proposition considérablement affaiblie par ses divisions internes. L'absence de majorité claire au Parlement français complique la définition d'une position nationale cohérente sur les grands dossiers européens, qu'il s'agisse de la réforme des règles budgétaires, de la politique migratoire commune ou de l'autonomie stratégique de l'Union.
Cette situation intervient de surcroît au moment même où l'Union européenne entre dans un nouveau cycle institutionnel après les élections de juin 2024. La constitution de la nouvelle Commission européenne, la définition de ses priorités stratégiques et la répartition des portefeuilles clés se déroulent alors que l'un des pays fondateurs traverse une période de flottement politique. Le risque d'un affaiblissement durable de l'influence française dans les institutions communautaires ne peut être écarté si cette situation devait se prolonger.
Position française dans les négociations européennes post-élections au parlement européen
Les élections européennes de juin 2024 ont dessiné un Parlement européen plus fragmenté, avec une progression significative des forces eurosceptiques et souverainistes. Dans ce contexte déjà complexe, l'affaiblissement de la position française suite à la crise politique nationale complique davantage les équilibres institutionnels européens. La France, traditionnellement représentée par une voix unie dans les négociations européennes malgré les alternances politiques, se trouve aujourd'hui divis